Résumé
La France peut gagner la course de l'IA. Quel en serait le prix?
Dans une économie irriguée par les grands modèles de langage, ne pas produire soi-même son intelligence artificielle revient à dépendre d'autrui pour une part croissante de sa productivité, de sa puissance industrielle et de sa sécurité. La France ne dispose aujourd'hui d'aucun modèle dit de frontière, c'est-à-dire du plus haut niveau de puissance. L'imposition récente par les États-Unis de contrôles à l'exportation sur les meilleurs modèles d'Anthropic illustre les dangers de cette situation. Or, il est clair qu'aucun laboratoire de ce rang n'émergera de façon organique à moins d'un effort délibéré de l'État. En raisonnant à partir des premiers principes, nous établissons qu'égaler les grands laboratoires américains suppose au moins 5,5 GW de puissance de calcul et les moyens d'attirer les meilleurs chercheurs du monde, pour un coût qui atteindrait environ 102 Md$ dès 2027 et jusqu'à 182 Md$ en 2030, soit un cumul d'environ 540 Md$ sur quatre ans. L'architecture envisagée sépare un laboratoire scientifique autonome, où l'État ne détiendrait qu'une part minoritaire, et un vaste programme d'infrastructure piloté par la puissance publique, adossé à une loi dérogatoire et à une coalition menée par la France. L'ampleur d'une telle opération (entre 3 et 5 % du PIB français par an) en ferait un projet industriel historique, et demanderait un capital politique immense. Le principal point de blocage, au-delà de l'énormité du coût, demeure l'approvisionnement en puces, et donc la dépendance à Nvidia et à l'administration américaine. Toutefois, les alternatives moins coûteuses, comme parier sur la poursuite des progrès de l'open source ou sur une interdépendance négociée avec les Etats-Unis et la Chine, n'offrent aucune garantie d'autonomie réelle. La question décisive reste donc de savoir si les défenseurs de la souveraineté française sont prêts à y mettre le prix.